martes, 8 de septiembre de 2015

LA NATURE DU MONDE

La cosmologie shivaïte envisage vingt-quatre éléments fondamentaux ou « principes autonomes » (tattvas) qui rendent possible l'apparition et le développement du monde. Il s'agit d'abord de cinq conditions ou préalables qui déterminent la possibilité d'une création, et qui sont :
  1. un cause première appelée Shiva. Le mot Shiva est dans ce cas dérivé de la racine shi, qui dénote le sommeil. Shiva est « celui en qui tout dort », le sommeil étant l'image de l'état latent de la création ;
  2. une énergie ou pouvoir de se manifester appelé Shakti ;
  3. une possibilité de localisation ou d'extension, principe du temps et de l'espace ;
  4. la souveraineté absolue, c'est-à-dire la non-existence de quoi que se soit d'autre ;
  5. une conscience ou faculté de concevoir et de connaître.
De ces cinq principes, découlent les premiers constituants de la manifestation qui sont appelés :
  1. Mâyâ, l'apparence ou perceptibilité ;
  2. Kâla, la « dimension » ou unité de mesure, ou de rythme, déterminant le temps et l'espace relatifs ;
  3. la causalité ou lien par lequel une action (karma) a un résultat ;
  4. la divisibilité (kalâ), élément essentiel de toute multiplication ou reproduction ;
  5. la mémoire ou accumulation d'expérience ou savoir (vidyâ) ;
  6. l'attraction (râga) ;
  7. le plan (avyakta) qui est l'état non encore manifesté de la manifestation ;
  8. 9. et 10. les trois tendances (gunas) centrifuge-centripète et orbitante (tamis, sattva, rajas) qui vont déterminer les structures de la matière, ainsi que toutes les impulsions des êtres subtils ou vivants. Ces trois tendances, symbolisées par trois couleurs, représentent les trois aspects de la divinité manifestée dans le monde : Shiva, la tendance centrifuge ou créatrice, est noir ; Vishnou, la tendance centripète ou conservatrice est blanc ; Brahmâ, la tendance orbitante ou active, est rouge. L'ensemble des trois tendances forme la Nature (Prakriti), décrite comme un chèvre tricolore (Ajâ, non née). « Une chèvre rouge, blanche et noire, donne naissance à beaucoup de petits qui lui ressemblent. » (Taittirîya Unpanisahd, 10, 10, 1.)
L'oracle de Minos mentionne un veau qui changeait de couleur toutes les quatre heures, étant blanc, puis rouge, puis noir. Ces couleurs sont aussi celles d'Io, en tant que vache, et des taureaux sacrés d'Augeias. Il est bien évident qu'on a affaire au même symbolisme des couleurs, qui a d'ailleurs des applications multiples — dans les dessins rituels, en particulier. Dans une société traditionnelle, la signification de ces couleurs est une évidence pour tous.

Ensuit apparaissent les constituants de l'être vivant, être cosmique (macrocosme) ou être humain (microcosme), qui sont :
  1. manas, la « pensée » qui discute ;
  2. buddhi, l'intellect qui choisit ;
  3. chit, la « conscience » qui enregistre ; et
  4. ahamkara, la notion d'individualité, le sens du moi, la sensation d'être un centre autonome. 
L'ensemble de ces quatre facultés constitue l'être interne ou transmigrant (antahkarana), auquel s'ajoutent :
  1. - 19. les cinq éléments (éther, air, feu, eau et terre) qui sont les sphères de perception des cinq sens;
  1. - 24. les sens eux-mêmes (ouïe, toucher, vue, goût, odorat) avec les cinq organes de perception et les cinq organes d'action qui s'y rapportent.
Du point de vue du principe créateur, le monde peut être envisagé comme illusoire, un sorte d'ectoplasme énergétique qui peut se résorber dans son principe. « De même que l'araignée sécrète et résorbe son fil, que de la terre poussent les plantes, que de l'homme sortent des cheveux et des poils sur la tête et sur le corps, ainsi c'est de l'Immuable qu'émane l'univers où nous sommes... De l'Immuable, proviennent les différentes sortes de créatures qui retournent se perdre en lui. » (Mundaka Upanishad, I, 1, 7 et II, 1, 1.)

L'univers est dans ce sens appelé Mâyâ, illusion ou apparence. Toutefois, « du point de vue d'une conscience finie, donc de l'homme..., le monde est une indiscutable réalité dont il ne peut faire abstraction en aucune manière. L'homme fait partie de la création. Il n'existe sous aucun aspect, physique, mental, spirituel, en dehors d'elle. » (J. Évola, Le Yoga tantrique, p. 36.)

Du point de vue de l'homme, la Mâyâ, matière première de l'univers, est donc considérée comme réelle et éternelle. Elle n'est éphémère que du point de vue de Shiva. La même ambiguïté existe pour tous les aspects du créé. Les questions que l'homme se pose sur la nature du monde sont en réalité sans réponse. Le Shivaïsme recommande l'expérience plutôt que les spéculations intellectuelles.

Alain Daniélou, Shiva et Dionysos, p. 177 - 179

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